Une conversation avec l’athlète d’endurance Connor Emeny
Bien avant le départ sur le sentier, avant même que quelqu’un attache sa montre ou lace ses souliers, quelque chose est déjà en cours.
La maison est silencieuse, mais pourtant on sent le jour qui s’éveil. Une lumière douce éclaire le comptoir de la cuisine pendant que le reste du quartier dort encore. Le café infuse pour certains. Le thé repose pour d’autres. Quelqu’un remplit des bouteilles d’eau et d’électrolytes pendant qu’un autre tend la main vers la même tasse préférée qu’il utilise avant chaque longue course depuis des années. Des vêtements sont pliés sur le dossier d’une chaise depuis la veille, pour que le matin n’exige pas de réfléchir. Le comptoir de la cuisine est parsemé d’un arc-en-ciel de gels, de bananes, de sandwichs au beurre d’arachide et de ces petits essentiels qui trouvent toujours leur place dans la veste d’hydratation. Une montre charge près de la porte d’entrée. La crème solaire attend à côté des clés. Quelqu’un attache ses cheveux dans la même queue de cheval comme à chaque course. Quelqu’un d’autre vérifie la météo, sachant très bien qu’elle ne changera rien au plan. Une grande inspiration. Un dernier regard autour de la maison. Puis la porte se referme doucement derrière eux, et la journée qu’ils imaginent depuis des semaines commence enfin.

Personne ne photographie cette partie. Elle ne se retrouve jamais en tête d’affiche, elle demeure privée, presque oubliable, composée seulement de petits gestes répétés avant de faire quelque chose de difficile. Mais parlez à quelqu’un qui, depuis des années, demande à son corps de pousser ses limites plus loin qu’il ne le voudrait, et un motif apparaît: le rituel est la vraie force tranquille, simplement en plus petit. Une répétition de l’acte même de se présenter.
C’est là que Connor Emeny a commencé, lui aussi.
Emeny détient deux records du monde et il est la première personne à avoir complété un triathlon de distance Ironman sur les sept continents. Un exploit qui a nécessité quatre ans, une pandémie mondiale et un voyage en Antarctique auquel la plupart des gens ne survivraient même pas en faisant leurs bagages. Il a écrit un livre à ce sujet, intitulé All In, et encore, il conserve précieusement la mémoire des petits gestes, ceux qui ne se retrouveraient jamais sur le grand écran.
Nous l’avons rencontré avant Buckin’ Hell, une course en sentier extrêmement exigeante de 50 kilomètres organisée à Vancouver par Coast Mountain Running. Alors que les records racontent un résultat, nous voulions parler des gestes répétés qui les précèdent. Nous voulions savoir ce qu’il fait avant que quiconque ne le regarde.
Sa réponse a commencé, sans surprise, par le café.

« C’est important pour moi de me sentir mentalement préparé à l’avance. »
Connor Emeny
« Combien de fois puis-je dire café? » lance-t-il en riant lorsqu’on lui demande quels rituels l’ont façonné comme athlète d’endurance, et il le pense littéralement. Le café revient dans presque chacune de ses réponses.
Il y a le café du matin, parce qu’il donne le ton à ce qui s’en vient. Il y en a un autre après une séance d’entrainement intense, celui qui transforme en quelque sorte l’épuisement en récompense. Et il y a le café partagé avec un autre athlète, à partager des leçons comme on échangeait autrefois des histoires autour d’un feu, quelque chose qu’il décrit comme un rite de passage. Le café revient si souvent qu’il cesse de ressembler à une boisson et commence à ressembler à une ponctuation, une façon de marquer la fin d’une partie de la journée et le début d’une autre.
La veille d’un grand effort, le rituel change. Les vêtements sont préparés, une tasse de thé remplace le café, et un diffuseur emplit la pièce d’une odeur apaisante. Emeny visualise la journée à venir, non pas pour se motiver à performer à l’excès, mais pour y arriver déjà un peu reposé.
Puis il y a l’habitude que personne ne devinerait. Pendant les longues courses, quand les kilomètres dépassent le point où il est facile de converser avec soi-même, il appelle quelqu’un sur FaceTime: un membre de sa famille, un ami proche, quelqu’un à qui il n’a pas parlé depuis un moment. Il s’agit moins de motivation que de compagnie, une façon de transformer des heures solitaires en quelque chose de partagé, même à distance.
Aucun de ces rituels n’est compliqué, et c’est peut-être justement le point. Une tasse de thé et un appel téléphonique ne feront gagner une course à personne, mais ils sont la raison pour laquelle une personne peut se rendre à la ligne de départ, encore et encore, pendant des années.
Il ne faut pas longtemps avant que les rituels de Connor résonnent avec les vôtres. La chanson que vous faites toujours jouer lorsque vous vous levez tôt. La marche autour du pâté de maisons après une journée difficile. Le café que vous buvez avant que le reste de la maison ne se réveille. Ces petites routines qui semblent ordinaires jusqu’à ce qu’on imagine la vie sans elles.
Il y a toujours un moment durant la course où ça cesse d’être plaisant.
Emeny reconnait exactement l’étape où il se trouve. Quelque part après le moment où l’on se sent fort, quelque part avant que l’arrivée soit assez proche pour qu’on puisse presque y goûter, lorsque l’esprit commence à négocier. Ça devient difficile et silencieux, et surtout rien de paisible.
« Je n’ai pas à faire ça. Je choisis de le faire. »
Connor Emeny
C’est une phrase qui semble presque trop simple pour fonctionner. Mais il y a une différence entre une souffrance qui vous arrive et une souffrance à laquelle vous avez consenti, et Emeny a bâti tout un vocabulaire autour de l’écart entre les deux. Il appelle cela son « Cookie Jar » (bocal à biscuits), et chaque moment difficile auquel il survit y est rangé, gardé pour plus tard. Quand les choses deviennent insupportables, il y plonge la main et en prend une bouchée. Une preuve, sous forme de souvenir, qu’il est déjà passé par là et qu’il s’en est sorti.
C’est une étrange forme de réconfort, se rappeler la douleur pour traverser une autre douleur. Peut-être est-ce cela, l’expérience: une collection grandissante de preuves que l’on survit aux événements de la vie.
Demandez-lui ce qui le ramène précisément vers les montagnes, et la réponse est simple: l’émerveillement, la sensation particulière d’être très petit à côté de quelque chose de très ancien. Il veut que ce sentiment traverse chaque partie de sa vie, pas seulement celles passées au-dessus de la cime des arbres.
Ça vaut la peine de s’y attarder un instant. Une personne qui a poussé son corps à travers sept continents, qui détient de véritables records du monde, revient pour l’émerveillement, pas pour l’accomplissement. C’est peut-être pour cela que tant d’entre nous se rechargent en nature. Les montagnes ne demandent rien à nos CV. Elles se fichent de ce que nous avons accompli hier ou de ce que nous espérons prouver demain. Elles nous invitent simplement à être pleinement présents aujourd’hui.

Demandez à Emeny ce qu’il espère préserver de la communauté d’athlètes d’endurance, et il n’hésite pas: célébrer les efforts fournis, être présent pour les autres durant leurs moments difficiles, comme on aimerait qu’ils le soient pour nous.
C’est une phrase simple qu’on a tendance à lire sans y prêter attention. Mais passez du temps avec des gens qui s’entraînent pour des épreuves que la plupart de leurs collègues qualifieraient de pures folies, et vous remarquerez quelque chose: ils viennent encourager leurs amis lors de leurs courses, ils attendent dans des stationnements à 5h du matin avec des pancartes d’encouragement, et ils se souviennent du moment exact où leur ami a failli abandonner, mais ne l’a pas fait.

Photo de Scott Robarts, avec l’autorisation de Coast Mountain Trail Running
Connor croit que les mêmes principes qui attirent les gens vers les sports d’endurance façonnent aussi les communautés que nous bâtissons loin des sentiers. Se présenter compte. Encourager quelqu’un d’autre compte. Célébrer le succès d’une autre personne compte. Les habitudes qui nous aident à tenir une promesse envers nous-mêmes finissent par avoir un impact dans plusieurs aspects de la vie.
Cette perspective l’a suivi au-delà du sport. Dans son travail avec League of Innovators, The Young Entrepreneur Awards et en tant que Responsable de l’ambiance chez North House, Connor passe ses journées à créer des espaces où les gens se sentent accueillis, connectés et inspirés à poursuivre des idées ambitieuses. Pour lui, la communauté n’est pas quelque chose qui arrive par accident. Elle se construit une conversation, une expérience partagée et un geste d’encouragement à la fois.

« Quand l’un de nous gagne, nous gagnons tous. »
Connor Emeny
C’est une philosophie simple, mais on la voit à tous les départs en sentiers. Quelqu’un attend à l’arrivée. Quelqu’un agite une cloche à vache. Quelqu’un se souvient de votre nom à la prochaine édition à laquelle vous vous êtes présenté. Avec le temps, ces petits moments deviennent un autre rituel, nous rappelant doucement que même les démarches se font rarement en solitaire.
Il existe une version du sport d’endurance entièrement centrée sur l’individu: le coureur solitaire, le sentier vide, les chiffres sur une montre. La version d’Emeny semble plus vaste: des gens qui encouragent des inconnus aux lignes d’arrivée, des messages textes envoyés avant un grand effort, de petits anniversaires de moments difficiles accomplis et volontairement gardés en mémoire.
C’est généralement la partie que personne ne met en tête d’affiche: la souffrance partagée qui bâtit la communauté.
Une course doit bien se terminer quelque part, et pour Emeny, cette fin arrive plus tard que la ligne d’arrivée: Garmin est arrêté, les données s’affichent également sur Strava, où la fréquence cardiaque, l’allure et les dénivelés s’exposent comme une carte de ce que son corps vient de traverser. Il les étudie comme certains étudient une photographie, comme une preuve, encore une fois, que quelque chose s’est passé et qu’il y était.
La récupération est devenue l’un de ses rituels les plus importants.
« Je fais du sauna et du bain froid trois fois par semaine religieusement. Ça aide énormément mon corps et mon esprit. »
Connor Emeny
Chaque matin commence de la même façon. « Je m’impose une petite dose d’inconfort chaque jour. »
Pour Connor, cela signifie terminer sa douche à l’eau froide. C’est une décision, prise bien avant que la journée ait l’occasion de prendre des décisions pour lui. Son raisonnement est simple: si vous choisissez de faire quelque chose de difficile quand vous n’y êtes pas obligé, les choses difficiles que vous ne choisissez pas semblent un peu moins intimidantes lorsqu’elles finissent par arriver.
Chaque coureur a sa propre façon de rentrer à la maison. Pour certains, c’est un déjeuner avec les gens qui les ont attendus. Pour d’autres, c’est une baignade dans un lac froid, ou une heure dans un café où personne n’est pressé de partir, ou une sieste qui avale tout l’après-midi. La tendance pour certains en ce moment, ce sont vingt minutes dans un sauna nordique, ou une lente marche entre bassins chauds et bassins froids sans aucun autre endroit où être.
Il n’y a pas un rituel qui compte plus que le reste. Le thé, le café, l’eau froide, l’appel à quelqu’un qui reconnaît votre voix: tous ces gestes sont simples, précis et remplaçables. Ce qui compte, c’est la discipline qui les soutient. Revenir à soi volontairement, encore et encore, jusqu’à ce que cela cesse d’être une discipline et commence à faire partie de qui l’on est.

Connor Emeny est un athlète d’endurance, aventurier et auteur détenteur de records du monde qui vit selon le mantra Osez rêver. Il est la plus jeune personne au monde à avoir complété un Ironman sur les sept continents, un exploit qui a nécessité quatre ans, une détermination implacable et une croyance inébranlable en ce qui est possible. Connor s’entraîne déjà pour la prochaine aventure, écrivant probablement le prochain chapitre avant même d’avoir terminé le dernier. Mais demandez-lui ce qui l’enthousiasme encore à sortir dehors, après sept continents et des records, et il ne mentionne rien de tout cela. Il parle des gens, des histoires, des pièces d’un casse-tête qu’il continue d’assembler, une aventure à la fois.

Un livre de Connor Emeny
Son livre All In, c’est une histoire d’audace, d’adversité embrassée et de force trouvée dans la connexion. À travers ses réalisations et les communautés qu’il a bâties, Connor prouve que l’impossible est souvent simplement ce qui n’a pas encore été essayé.
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